Le colon va laisser à nos pays de nouveaux systèmes d’accès à la terre qui n’ont jusqu’à présent pas été adoptés par l’écrasante majorité des populations. Les pays africains sont allés à l’indépendance avec cette contradiction faisant cohabiter, je dirais opposant tradition et modernité du droit foncier. «Par la voie de la colonisation, l’Europe ne s’est pas seulement imposée à l’Afrique. Elle s’est proposée à elle comme modèle. (…) Ainsi, en matière foncière, s’est introduite progressivement l’idée d’appropriation privée de la terre, à mesure que l’individu se détache de son groupe, que la production marchande augmente et que les croyances traditionnelles sont reléguées au rang de superstitions», constate le docteur Guy-Adjété Kouassigan dans son ouvrage «L’homme et la terre : droits fonciers coutumiers et droit de propriété en Afrique occidentale». Dans la société traditionnelle, la terre était plus le bien de la collectivité que d’un individu, «n’étant pas alors un bien matériel, son aliénation paraît inconcevable», ajoute-t-il. «Il existe entre elle et le groupe social qui l’occupe un lien qui ne s’analyse pas en un simple lien juridique ; c’est une véritable participation. Et le droit qui s’exerce sur elle, étant plus fort que le simple droit de jouissance, n’est pas pour autant un droit de propriété. C’est là l’originalité du statut juridique de la terre en Afrique noire», poursuit Dr Kouassigan.
Et c’est aussi à ce niveau que réside tout le malentendu avec le monde rural qui garde le même regard vis-à-vis de la terre. Les textes régissant le foncier, motivés par des exigences de développement, n’y ont pas changé grand-chose. Même si elles ne les exploitent pas ou pas assez, les populations rurales tiennent à «leurs» terres comme à la prunelle de leurs yeux, et sont sur le qui-vive dès qu’un «intrus», même munis de titres de propriété, viole leur territoire. Dans une de ses contributions (Conflit foncier entre Djilakh, Ndendler et Sedima : les véritables enjeux du foncier du Pap II), Ibrahima Sène du Pit nous explique comment les ménages ruraux détenteurs de sols ont été exclus progressivement du système de production agricole à la faveur de la suppression des politiques de subventions, entre autres, perdant au passage le privilège conféré par la loi sur le domaine national : le droit d’usage des terres.
Ces bouleversements interviennent au moment où la demande en terres cultivables s’est développée, portée par l’agro-industrie d’ici et d’ailleurs. Un peu partout sur le continent, l’agro-business est en expansion, le secteur représente 15 % du Pib continental, et se trouve en concurrence serrée avec les multinationales occidentales, en quête aussi de terres à exploiter. Ce dynamisme du secteur demeure confronté au problème de l’accès au foncier, et les autorités politiques en sont conscientes, elles qui essaient de faire bouger les lignes en nettoyant les textes relatifs à la terre pour mieux attirer les investisseurs. C’est bien de faciliter et garantir l’accès à la propriété, mais on ne doit pas perdre de vue le risque de spéculation et de ruée vers les terres au détriment des petits exploitants qui jouent un rôle non négligeable dans notre sécurité alimentaire. Malheureusement, c’est avec des soupçons de spoliation que le monde rural attend de pied ferme les investisseurs. Il est temps de renouer le fil du dialogue avec les paysans pour une cohabitation harmonieuse entre les grands exploitants qui ne sont pas forcément l’image que l’on se fait d’eux, et les fermes familiales. L’avenir de notre agriculture en dépend.







